Biodiversité EQIOM

La carrière, un accélérateur de biodiversité

29.10.19
Depuis 8 ans, Guillaume Lemoine est écologue en charge des problématiques de biodiversité et d’ingénierie écologique à l’Etablissement public foncier (EPF) Nord-Pas de Calais. Il a auparavant travaillé 21 ans dans la gestion et la restauration d’écosystèmes naturels ou très anthropiques (terrils miniers, carrières, sablières) pour le Département du Nord et pour l’EPF. Il a acquis une expérience certaine avec les carriers (2) (secteur privé et UNICEM) à qui il offre un service de conseil et d’accompagnement depuis une quinzaine d’années. La biodiversité étant malheureusement devenu un sujet hautement d’actualité, il est important de connaître sa position sur la situation actuelle.
 

Quel est votre constat sur la biodiversité ?

On parle beaucoup d’érosion de la biodiversité actuellement. À mon sens, c’est un euphémisme. Aux premières assises régionales de la biodiversité de la région Nouvelle-Aquitaine, on pouvait entendre : « Arrêtons de parler d’érosion, nous sommes au stade de l’effondrement ! » (Propos de Gilles Boeuf président du MNHN et ancien conseiller spécial de Ségolène Royal) et c’est une réalité.
 
Dans de très nombreux endroits les populations d’oiseaux ont diminué de moitié, même chose pour les chauves-souris. Quant aux insectes leur disparition s’élève à 70 %, voire 80 % ... De  nombreuses plantes sont aussi en situation défavorable de conservation. Sans faire du catastrophisme, la biodiversité va mal. En tant qu’êtres humains, nous sommes profondément liés au monde du vivant, que ce soit pour notre alimentation, notre bien-être ou même pour la production de l’oxygène.
 
La nature nous rend une multitude de services, elle a une multitude de fonctionnalités. Mais la vision du monde dans lequel nous vivons est très anthropocentrée (3). Nous ne faisons que nous servir de la nature : quand nous en avons besoin, nous la protégeons. Quand elle ne nous intéresse pas, nous la détruisons ; et ce triste constat ne date pas d’hier. Jacques Chirac le disait déjà il y a longtemps (au Sommet de la Terre de Johannesbourg) : « La maison brûle et nous, nous regardons à côté ».
 
Nous ne sommes plus au stade de l’érosion, mais bien à celui de l’effondrement. Et cela ne concerne pas uniquement les pays tropicaux. C’est pareil chez nous ! Il est temps de protéger la nature, de protéger notre biodiversité comme nous protégeons notre patrimoine historique, naturel et culturel.
 

Quel lien existe-t-il entre les carriers et la biodiversité ?

Les carriers sont historiquement très impliqués dans les questions de biodiversité. La règlementation les y a toujours contraints de par leur impact direct sur la géologie, les paysages, les milieux naturels. L’attention à porter à la biodiversité fait désormais pleinement partie de leur ADN, d’autant plus qu’ils sont à la fois générateurs et consommateurs de biodiversité.
 
Les carrières créent des bouleversements, des perturbations utiles à la création de nouveaux écosystèmes. La biodiversité a ses propres dynamiques depuis toujours et nous ne cessons d’empêcher ces mécanismes de régénération spontanés en bloquant les processus naturels, en plantant et fixant les dunes, luttant contre les inondations et incendies, ou en rectifiant les rivières par exemple…
 
Pourtant, ces perturbations naturelles, ce « sain chaos », que nous empêchons sont utiles à la biodiversité et notamment aux espèces pionnières. À leur échelle, les carriers remplacent ce que la Terre ou le climat faisaient, ils récréent des bouleversements et appliquent ainsi un régime de perturbations (effets de rupture). L’activité des carriers peut détruire des écosystèmes matures mais elle favorise aussi de nouveaux écosystèmes. C’est un véritable rôle stratégique : on recrée des bouleversements pour refaire du neuf.
 
Évidemment, il serait erroné de mettre toutes les carrières et tous les carriers dans le même sac, car si certains favorisent la biodiversité, il arrive parfois que ce soit mal fait. Dans certains cas les espaces initiaux sont de faible valeur (espaces agricoles intensifs en plaine) et les gains sont très importants, dans d’autres cas les sites d’exploitation sont situés dans des espaces de valeurs et le bénéfice apporté par le carrier est plus réduit. Sur certains territoires, les carriers assument pleinement leurs responsabilités sur ce sujet. Par exemple, dans les Hauts-de-France et en Belgique, le nombre de rapaces (Grand-Duc d’Europe) et d’Hirondelles de rivage qui nichent dans les carrières est impressionnant en comparaison du reste du territoire.
 
La carrière d’EQIOM de Presles et Boves en vallée de l’Aisne accueille une colonie exceptionnelle de Guêpiers d’Europe ! On peut vraiment parler d’une cohabitation entre ces espèces et les employés des carrières, dans un cadre où la protection de chacun est réfléchie et surtout assurée. J’ai d’ailleurs une anecdote à ce sujet.
 
Dans l’une des carrières que j’étudie, un groupe de naturalistes est venu étudier les hiboux qui nichent à cet endroit. Ils étaient vêtus de kaki, la tenue classique des naturalistes pour passer les plus inaperçus possible. Mais les Grands-ducs les repéraient automatiquement et changeaient de comportement (stress). Par contre, ils se sont rendu compte que les oiseaux ne réagissaient pas à l’approche des ouvriers de la carrière pourtant vêtus de tenues orange et jaunes fluorescents. Les naturalistes portent donc désormais les tenues des carriers quand ils veulent suivre les Grands-ducs.
Cela prouve bien que pour cette espèce, les êtres humains habillés en jaune et orange qui sont situés en contrebas de leur habitat ne sont pas considérés comme étrangers ou dangereux et qu’il existe une vraie cohabitation pacifique entre les carriers et les espèces sauvages, qui ont été favorisées ici, rappelons-le, grâce à l’activité extractive. Pas de carrière, ce n’est pas de falaise artificielle donc pas d’oiseau rupestre (Faucon pèlerin ou Grand-duc) en plaine.
 
Les carriers les plus à la pointe sur le sujet considèrent même qu’il faut dépasser cette posture passive de « co-existence sur un même espace » pour aller plus loin dans la démarche en étant pro-actif et en créant ou maintenant de vrais lieux favorables à la biodiversité. EQIOM est de ceux-là et cherche à dépasser le « simple » cadre réglementaire pour en faire davantage. Il y a le terreau dans cette entreprise pour aller plus loin que le simple respect de la réglementation. L’entreprise fait d’ailleurs partie d’un groupe de travail au sein de l’UNICEM (4) sur des problématiques de biodiversité dynamique.
 
Ce groupe ne se contente pas de réfléchir à la manière dont les carrières en fin de vie vont pouvoir être de nouveaux lieux favorables à la biodiversité mais comment une carrière encore en activité peut être un véritable accélérateur de biodiversité. Et même si les engins de chantier risquent d’écraser quelques Crapauds calamite, il ne faut pas en avoir peur si une bonne gestion de la carrière (création volontaire de dépressions humides) a permis à des centaines d’individus de se développer, là où avant l’espèce ne trouvait pas de lieux de reproduction adaptés. C’est une approche totalement nouvelle. Les carriers ont donc une forte responsabilité pour le maintien et le développement d’espèces particulières et il y a matière à innover.
 

Les carriers se distinguent-ils à ce point d’autres professions dans leur prise en compte de la biodiversité ?

Sincèrement, ce secteur d’activité est le plus au fait et le plus instruit sur ces problématiques de biodiversité, tout simplement parce qu’il est dépendant d’un biotope (5) à 100 %.
 
Ça fait plusde 20 ans que ces questions de biodiversités sont évidentes dans le secteur et que les carriers ont un « coup d’avance » sur les autres. Par exemple, aucun carrier ne fait l’impasse sur un inventaire naturaliste sur leurs sites alors que c’est loin d’être le cas dans les autres secteurs industriels ou d’aménagement. Ils ont été les premiers à écrire des guides de procédure sur la biodiversité, sur les remises en état, ou encore à travailler sur un guide de l’application de la séquence ERC (éviter – réduire – compenser) : où il est question d’éviter au maximum d’avoir un impact, si c’est impossible tout faire pour le réduire et si une fois encore c’est compliqué, veiller à compenser cet impact.
 
D’une situation subie, les carriers glissent progressivement vers une cohabitation pacifique, puis vers une démarche proactive pour créer de la biodiversité.
 
C’est bon signe !
 
(1) Biodiversité : Diversité des espèces vivantes (micro-organismes, végétaux, animaux) présentes dans un milieu.
(2) Carrier : Personne qui exploite une carrière comme entrepreneur ou comme ouvrier.
(3) Anthropocentrée : Qui considère l’homme comme le centre du monde.
(4) UNICEM (Union nationale des industries de carrières et matériaux de construction) : Fédération qui regroupe les industries extractives et les fabricants de la construction comme EQIOM.
(5) Biotope : Milieu défini par des caractéristiques physicochimiques stables et abritant une communauté d’êtres vivants. Le biotope et les êtres qu’il abrite constituent un écosystème.